L’enterrement dans un village de campagne porte en lui des codes différents de ce que les gens des villes connaissent. Alors bien entendu, il y a l’église, la cérémonie, la famille et les amis, le cimetière, la collation et la fin.
Dans ce village de moins de deux cents âmes (une de moins désormais) au cœur de la campagne de l’Yonne, ce fut différent. Parce que j’avais l’impression que le village était tout entier concerné, même si le monsieur célébré avait seulement fui la banlieue pour ici à sa retraite et jusqu’à sa soixante treizième année, qu’il y avait le soleil et les arbres, la vieille église en pierre du XIVème siècle et son petit cimetière, décoré d’ancêtres tombes, la messe simple, un poème si personnel, une chanson du plus vieil ami inhumé le matin même, clôturant la cérémonie, sa femme, douce, dans l’ambulance, en souffrance et oubliant l’espace d’une heure son Parkinson pour subir une plaie plus féroce que sa maladie, l’autre cimetière, nouveau à la sortie de la commune et ses étendues de pelouses vierges de croix mais remplies de chants de grillons.
C’était l’ami de mon père, né un an jour pour jour après lui et parti onze mois plus tard que lui au même âge. La vie est curieuse, étrange, enfin, la mort, en fait, l’est encore plus.
Après être passés, appelés contraints, par les mêmes mois algériens, ils s’étaient écartés de vue –comme si certains contextes nécessitaient une digestion personnelle- puis retrouvés lorsque leurs fils respectifs ont côtoyé le même collège.
L’histoire était identique pour l’autre ami de mon père, plus ancien et parti lui un an avant le paternel, voilà deux ans, toujours au printemps, entre mai et juin.
Alors il m’est facile de faire des parallèles, de repenser à l’enterrement de Jean-Claude, celui de mon père, celui de Jean-Alain.
Je me suis rassuré pendant que le cercueil descendait dans la terre, que le soleil nous assommait de sa chaleur. Je levais les yeux et je croyais pleinement à cette image des amis qui se souriaient et riaient de nouveau, là-haut, quelque part. Il faut penser à autre chose, s’évader sereinement pour continuer avec tous les moyens en sa possession, trouver d’autres armes afin traverser le combat qui ne peut se vaincre.
De cette journée, de ces kilomètres échangés, en duo avec ma mère, j’imaginais que ce serait encore très difficile pour elle et un retour en arrière pour moi. Je crois qu’elle s’en est bien tirée, et moi, je ne pensais cependant pas être autant touché, pour ne pas dire plus. Je fus content de cette journée, parce que je n’ai pas hésité un instant avant d’accompagner ma mère, sans être forcé, sans me dire que plus vite fait… Non, j’étais heureux d’avoir accompagné Jean-Alain, que je voyais peu, mais dont j’entendais souvent les résumés des repas chez les uns ou les autres. Un peu comme ces amis autour de moi qui marqueront la vie de mes enfants et dont ils souhaiteront, je l’espère, participer, avec ou sans moi, à la dernière communion. il faudra qu’ils vieillissent pour cela, plus de vingt ou trente ans de plus, pour qu’ils réalisent que nous ne sommes pas très différents, très comparables face à l’approche de la fin.
D’un sens, je donne un rendez-vous optimiste à tous, amis et enfants dans trente années et j’espère plus, comme un objectif logique, bien que discutable par la vie.
Je crois que je grandis.
