mardi 15 décembre 2009

Des orientations (2/2)

A l’aube de nos dix ans, l’écart existait mais ne nous pénalisait pas trop.
Je sais que mes parents n’appréciait pas trop sa compagnie. Il n’était pas comme ils le souhaitaient. Il n’était pas au bon rang dans la classe, à la bonne place dans l’escabeau qui menait à l’excellence. Je passais trop de temps chez lui, ils ne connaissaient pas ses parents, ils trouvaient ça curieux que si jeune, il soit si seul dans la journée, qu’il s’occupe également de sa petite sœur, de deux ans sa cadette, qu’il se prépare lui-même le déjeuner, qu’il utilise donc la gazinière ou le four. C’était inconcevable en ce qui me concerne, ma mère avait arrêté de travailler à ma naissance, ma grand-mère habitait la petite maison du fond du jardin, je n’étais jamais laissé sans l’une ou l’autre et couvé comme il se devait.

Nous passions les mercredis après-midi ensemble, les samedis et les vacances. Les dimanches étaient familiaux. Nous passions notre temps chez lui ou au terrain de sport des Jardins Perdus. Il arrivait que je ne rentre pas de la journée. C’était convenu, j’avais certaines autorisations. Je ne donnerai pas les mêmes à mes enfants, les temps ont changé.
Sa maison était en fait une demie maison, de ces bâtisses coupées en deux à partir de la cime formant des reflets différents. Sa partie était moins bien entretenue que celle du voisin, il manquait un ravalement, quelques coups de peinture sur les volets et sur la grille noire rouillée.
Il y avait toujours du bazar dans la descente de garage, d’ailleurs, aucune voiture ne s’y garait jamais; le petit terrain devant était laissé à la Nature et l’arrière, plus long, laissé en friche la plupart de l’année. Pour entrer, il fallait monter un petit escalier si symétrique à celui des voisins mais si différent aussi. A l’intérieur, pas de salle à manger, un salon avec le canapé à droite, la cuisine américaine au fond, un escalier qui monte vers leurs petites chambres de frère et sœur, un qui descend vers le sous-sol et le jardin, une porte interdite, celle qui menait à la chambre des parents. Je crois qu’il y avait un fusil en haut de l’armoire, derrière cette porte.

De son petit univers, je comprenais que j’avais plus de chance que lui, plus de place, plus de jouets, peut-être plus d’amour –car l’image du père était très forte et très dure-. Pourtant, je ne retenais que sa vie plus amusante, plus libre, plus aventureuse, plus dangereuse. C’était si différent de ce que je connaissais. Mes parents ne roulaient pas sur l’or mais calculaient et faisaient le nécessaire pour que je ne m’aperçoive pas quelles étaient les difficultés du monde du dehors. J’imagine que les siens également mais le résultat n’était pas comparable, à mes yeux. Enfants, nous ne nous posions pas de graves questions et profitions.

Le cerisier Montmorency de son jardin donnait des kilos de fruits et nous nous goinfrions autant qu’il en était possible, nous faisions des concours de crachats de noyaux. Nous mangions des crêpes; il savait faire la pate, la faire reposer, faire sauter les galettes. Cela m’impressionnait. Nous regardions la télé, les films de Canal+ dès la première année de la chaine, je me souviens de Conan le barbare, Terminator et d’un film qui fait apprendre bien des choses … et bien des navets, mais c’était Canal+. Nous jouions au foot, au ping-pong, au hand-ball.
Nous trainions dans les rues de la grande ville. Nous faisions aboyer les chiens derrière les grilles, nous passions nos quelques pièces de monnaie (et lui, savait où était la cachette de sa mère) dans des lots de pétards  que nous faisions sauter le le long du canal de l’Ourcq, le long de la voie ferrée ou dans les crottes de chiens lorsqu’un passant passait.

Il y avait un bazar, une sorte d’épicerie dans une rue non loin. C’était un rendez-vous du mercredi matin, l’achat de bonbons, malabars et les essais de petits vols des étalages. Rue Turgaut, c’était bien cela. Le magasin a fermé quelques années plus tard; nous n’y allions plus.

Nous avions décoré un mur, un crépi neuf de tâches de fruits rouges et nous avons été poursuivi en voiture par le propriétaire. Salauds d’alcolos délateurs du café d’en face. Stéphane avait choisi la route de gauche, moi, celle de droite et le véhicule n’avait pas pris ma direction. Nous avions peur, avait-il une arme, allait-il nous emmener à la police ou pire, chez nos parents, nous avions couru comme des dératés et raté le sens interdit, pourquoi n’avions–nous pas pris cette fichue route qui longeait les rails.
Au bout d’une minute, je ne voyais plus rien, essoufflé, je retournais en arrière. A l’angle de la rue, je l’ai vu. Il était tenu par le col par ce type, se faisait secouer et engueuler. La voiture était en travers. Je les rejoignais, tremblant, pour ne pas le laisser seul. Ce n’était pas juste ce qui arrivait. Nous nous sommes avachis d’excuses. Le ton s’était haussé puis était retombé. C’était la première et seule fois que je l’avais vu pleurer. La leçon avait été apprise: être plus attentif pour ne pas se faire attraper.

Nous placions des pierres du ballast sur les rails à l’heure de la micheline. Nous sonnions aux portes et courions loin. Il essayait de fumer les cigarettes de son père et je n’aurais essayé qu’une seule fois. J’avais des interdits que je n’arrivais pas à lever. En fait il s’agissait d’inhibitions bien ancrées au fond de moi. Nous jouions au ballon en rentrant de l’école au square des marronniers. Nous embêtions sa sœur, c’était nous les grands qui donnions les ordres.

Et ces souvenirs que je croyais disparus…

Nous étions différents, un peu comme dans les histoires des films. Il y avait un peu d’Il était une fois l’Amérique en nous, à notre niveau. Nous étions chefs du quartier, et seuls aussi. Mais seuls à deux.
Nous ne parlions pas des parents, ni des filles. Peut-être nous suffisions-nous, sans aucune ambigüité.

Une fin d’après-midi comme rarement, c’était à la maison. Nous étions dans ma chambre. Avec le recul, je sais que je devais ressentir une sorte de malaise car je me rendais compte de ce que je considérais comme mes chances.
Ma mère m’appelait du bas de l’escalier car la série télé commençait. Je répondais que ce n’étais pas grave. Elle insistait comme elle sait toujours le faire. Elle répète plus fort ‘mais d’habitude tu regardes Candy?’ Et je savais qu’il avait entendu, il avait souri. Lui, n’était pas du genre à regarder Candy. J’ai ressenti une honte incommensurable, j’ai pesté contre ma mère et claqué la porte. Il m’a regardé, n’a rien dit et nous avons commencé à parler d’autre chose. Ma mère était montée en braillant que je n’allais pas bien. Deuxième couche.
Je savais que nous n’étions pas pareils, que quelque chose ne pourrait peut-être pas se rattraper.
J’ai essayé de forcer certaines choses. Etais-je déjà si formaté? J’étais trop jeune pour certains efforts.

Je n’ai donc pas suivi sa vie parce qu’il a été placé sur une autre voie en fin de cinquième. Je ne l’ai pas suivi parce nous étions trop particuliers, que peu à peu, je perdais trop mes repères en grandissant. C’était la vie, des variations sur un thème, une suite de notes qui n’ont jamais pris le même rythme. Ce n’était pas une mélodie.

Après lui, je m’aperçois que tout fut … autrement.
Est-il possible d’effacer certains tatouages.

 

Jean-Jacques Goldman – Ton autre chemin (1984)

Extrait

“D'aussi loin que je me souvienne
Bribes d'enfances, bouts de scène
Tes yeux, ton visage et ta main dans ma main
Et nos pas sur le même chemin

Oh, nous n'étions pas très bavards
Un peu bizarre, un peu à part
J'aimais tes silences et tu aimais les miens
Muets, nous nous entendions bien
…”

Des orientations (1/2)

arbre
Mes parents ne contrôlaient plus grand chose dès que leur gamin passait la porte du domicile. Ils faisaient au mieux et ne pouvaient faire autrement, c’était ainsi. C’est ainsi. Remettre sa progéniture dans les bras de l’école, des amis, de la rue et prier pour que l’environnement n’emporte pas tous les principes, toute l’éducation, tous les espoirs fondés.
Nous sommes ce que la société fait de nous, avec quelques racines, pourvu qu’elles soient solides, et des branches qui s’étirent dans toutes les directions.
Le tronc semble se diriger vers le haut. Nous essayons de pousser vers la lumière; elle est partout, attirante, imprenable. Nos décisions forment des rameaux qui plient au vent et rompent parfois.
Certaines fois, des bourgeons fanent avant d’éclore, nous ne saurons jamais où ils nous auraient conduit, vers quelles directions, quels embranchements.

Stéphane, c’était un croisement de mon existence. Je ne l’ai pas suivi. Pourtant, combien d’heures passées ensemble pendant la période de l’école primaire, le début du collège, pendant l’âge déraisonnable, pour ces premières expériences autonomes, ces bêtises libres.
Si je ne le reconnaitrais sans doute pas en le croisant dans la rue aujourd’hui, ce n’est de la faute, ni de l’un, ni de l’autre.
C’est ainsi, sans regret, ni remord. J’aime cette idée de ces personnages que l’on croise, ces échanges, ces apports. Nous nous servons les uns dans les autres, nous nous épuisons et il est temps de se laisser. Ou plutôt le temps nous laisse.
Bien des années après, une question, ce qu’il est devenu, juste une seconde, pas plus, et puis le quotidien reprend rapidement son rythme. Ces gens appartiennent à nos passés, plus au présent jamais à l’avenir. Ils ont choisi une période pour agir.
Son action fut importante, je ne pense pas essentielle, quoique, cela appartient aux questions sans réponse.

La dernière fois que je l’ai vu, il avait trouvé un boulot de cuisinier, suite à son CAP, cela avait l’air d’aller –je n’en sais rien-, nous ne savions déjà plus de quoi discuter après cinq minutes; nous étions loin, à un mètre, face à face, mais si distants, d’un bout à l’autre de ce tunnel que nous parcourions dans le sens inverse. J’étais au lycée ou j’entrais à la fac, je ne sais plus. Il était toujours dans la ville, chez ses parents, à cinq cents mètres de la maison familiale, dans la rue perpendiculaire. Je n’avais pas bougé non plus.
Le mouvement n’avait pas été géographique, il avait été temporel, social, comportemental, arythmique.

Que s’était-il passé?
Ce fut si simple, naturel, structurel. Le collège a été un pallier à franchir, nous ne l’avons pas traversé de la même manière. J’avais, comme on dit, mes parents sur le dos, lui non. J'étais le cadet d’une grande sœur à suivre comme exemple, il était l’ainé. J’avais sans le savoir une structure stable autour de moi, de celles qui te poussent dans la bonne direction, de celles qui t’imposent une bonne pression. Et si c’était quelques hasards finalement.

Déjà, en 6ème, après l’école Danton protectrice, nous ne sommes pas tombés dans la même classe, comme une première déchirure. Je dis cela sans en être sûr, étions-nous vraiment dans des classes différentes?
Les récréations et pauses n’ont pas suffi. Il y avait le jeu de paume sur le mur du gymnase. Les rythmes ont évolués. Une année passe et lui double. Je continue, ai d’autres amis et lui s’en va. Si cela se trouve, nous ne nous étions même plus salués en ce mois de juin où il fut contraint de changer d’établissement.
Nous étions passés à l’intérieur d’un filtre sans nous en rendre compte, tamisés, sélectionnés par la scolarité, ses défauts et ses atouts.
Les nouveaux amis vers lesquels je me tournerai seront les définitifs, ceux d’aujourd’hui. Il en fallait donc si peu.

mercredi 9 décembre 2009

Les fêtes viennent

L’échéance approche, lentement, mais ouvertement. Je me persuade que ce n’est rien. D’ailleurs ce n’est rien, je viens de noter des idées pour après. Si j’ai l’attitude de l’attente, non de latence, j’essaye d’anticiper. C’est inconscient.
Peu importe si ces projets n’aboutissent pas, cela aide à tenir, à se projeter. Il est bon d’avoir encore des idées.
Pendant des semaines, je ne savais pas ce que je ferais si toutefois, par le plus pur des hasards, je n’étais pas touché par la liste.
Ne pas être concerné par les évènements à venir, c’est inconcevable, c’est impossible. Ils savent prendre des décisions absurdes, mais de là à prendre celle-ci: me conserver, quelle drôle d’idée! Je leur rapporte largement plus que mon salaire mais il ne s’agit plus de cela. C’est subjectif. Les analyses prises avec le recul, avec des hypothèses constructives, adultes, responsables, raisonnables ne sont plus d’actualité. Il y aurait déjà eu cette réunion de compromission mutuelle.
Désormais je sais ce que je ferai. Il n’y a plus de ‘s’, ce n’est plus un conditionnel.

Je joue le jeu de dupes, professionnel. Le petit chef se projette dans six mois en me regardant dans les yeux. Je me demande comment il fait, comment il m’intègre à cette société qui ne veut plus de moi. Il fait cela avec un extraordinaire aplomb. C’en serait presque déstabilisant. Je ne pourrais pas, moi, ne rien dire à mes collaborateurs dans ces situations. Je pense aux impacts de l’annonce si nous ne sommes pas préparés. Beaucoup sont dans le schéma de l’autruche, les autres sont collaborateurs jusqu’au bout du cerveau. Le cerveau devient servile.
Il persiste quelques uns qui prennent ce temps qui reste pour décoller, observer d’en haut et s’apercevoir que malgré le gâchis évident, il faut maîtriser le recul nécessaire. J’essaye d’être de ceux-là.

Je cherche et trouve facilement les preuves de l’incroyable malhonnêteté du boss, financier, à la solde de ces fonds de pensions qui ne savent même pas où est leur argent, ni quelles sont les conséquences de leurs dividendes.
9% du chiffre d’affaire est versé l’an dernier à ces actionnaires inconnus.
Je vois des millions qui ne sont pas volontairement récupérés pour justifier le résultat de l’année et donc le plan, je vois d’autres millions qui ne s’investissent plus au bon endroit, je vois tant de choses ignobles qui emmènent une entreprise à licencier pour “sauver” la structure.
Pourtant, tout le monde sait que le levier de la masse salariale est le plus simple, celui qui rapporte à court terme, celui qui rapporte le plus. Car il s’agit bien de court terme, de satisfaction économique à trouver de douze mois en douze mois. Il n’y a plus de logique, de pérennité, d’humanité, de bon sens. Préférer gagner dix tout de suite que cent dans dix ans.
A côté de cela, le syndicat est acheté littéralement par la Direction.
Et tout ça serait normal. Le Monde est devenu ainsi.

J’écoute les mensonges annoncés, publiés, dictés avec fausse compassion mais si bien jouée. Ce sont les mêmes dans la presse, dans le journal de 20H. Ce sont les mêmes ailleurs.
J’ai tant grandi ces trois ou quatre dernières années, je n’aime pas ce que je vois, hais ce que j’ai compris, espère trouver ceux qui n’ont pas encore fermé les yeux ou baisser le regard.
Ceux-ci sont faciles à deviner.

Il y a des choses à faire pourtant, une révolte à lancer. Ai-je cette âme là? C’est aussi un thème de discussions. J’ai tenté, une fois et deux fois il y a deux années. Mais l’Homme est devenu tant individualiste. J’ai en tête l’image de Don Quichotte, d’un système impossible à renverser et je ne dois pas avoir la force. Je n’ai plus cette envie. Je me réserve, égoïstement, pour moi. Juste. Pas différent d’un autre.
Je ne souhaite que partir calmement, facilement, et plaindre ceux qui restent. Ce sera pire après, et ils le pensent tout comme moi. Cela ne durera que quelques temps, à peine jusqu’en 2012 avant le passages d’autres lames.
Gagne t-on alors ce temps à rester ou le perd t-on?
Je sais que les critiques franches s’abattront une fois parti. C’est ainsi, aussi. D’autres viendront après moi, feront mieux, c’est si facile. Je l’ai fait en arrivant.

C’est long. Peut-être la semaine prochaine, sans doute la semaine de Noël. Tout est si absurde. Ironie.
Sinon, pas de doute pour le début de l’année mais ce serait encore plus idiot d’affecter les coûts du plan sur une année à peine débutée. Ils en sont capables. Ils prennent du retard et seront capables de rater même une restructuration.

Les volontaires patientent. Ceux qui n’y pensent pas ont peur. L’adage facile dit que la peur n’évite pas le danger. C’est vrai, là, ici, tout de suite. La souffrance (est-ce un trop grand mot?) est nerveuse, sourde, étonnante.
Au loin, dans l’horizon de quelques yeux, il y a un soulagement, une quasi-joie, la bouffée d’air, le coup de pied au cul envoyant au paradis.

 


Extraits

Mon oncle un fameux bricoleur
Faisait en amateur
Des bombes atomiques
Sans avoir jamais rien appris
C'était un vrai génie
Question travaux pratiques
Il s'enfermait tout' la journée
Au fond d'son atelier
Pour fair' des expériences
Et le soir il rentrait chez nous
Et nous mettait en trans'
En nous racontant tout
Pour fabriquer une bombe " A "
Mes enfants croyez-moi
C'est vraiment de la tarte
La question du détonateur
S'résout en un quart d'heur'
C'est de cell's qu'on écarte
En c'qui concerne la bombe " H "
C'est pas beaucoup plus vach'
Mais un' chos' me tourmente
C'est qu'cell's de ma fabrication
N'ont qu'un rayon d'action
De trois mètres cinquante
Y a quéqu'chos' qui cloch' là-d'dans
J'y retourne immédiat'ment
Il a bossé pendant des jours
Tâchant avec amour
D'améliorer l'modèle
Quand il déjeunait avec nous
Il avalait d'un coup
Sa soupe au vermicelle
On voyait à son air féroce
Qu'il tombait sur un os
Mais on n'osait rien dire
Et pis un soir pendant l'repas
V'là tonton qui soupir'
Et qui s'écrie comm' ça
A mesur' que je deviens vieux
Je m'en aperçois mieux
J'ai le cerveau qui flanche
Soyons sérieux disons le mot
C'est même plus un cerveau
C'est comm' de la sauce blanche
Voilà des mois et des années
Que j'essaye d'augmenter
La portée de ma bombe
Et je n'me suis pas rendu compt'
Que la seul' chos' qui compt'
C'est l'endroit où s'qu'ell' tombe
Y a quéqu'chose qui cloch' là-d'dans,
J'y retourne immédiat'ment

jeudi 3 décembre 2009

L’été marocain

C’était l’été 1978, il faisait très chaud. je traversais la Méditerranée pour la première fois, d’ailleurs, c’était aussi mon baptême touristique hors de France. Avec des amis de la famille, perdus du vue depuis, nous allions au Maroc.
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Je jouais à la batata avec Fatima. C’était notre version de la bataille de cartes. Nous nous les échangions avec notre propre méthode.
Il fallait dire Fatiha plutôt, avec un son que je ne savais pas faire pour le h qui devait être un m. Enfin, c’est toujours aussi compliqué trente-et-un plus tard.

Je n’aimais pas les araignées de mer, nous faisions du camping, les robes de ma mère étaient colorées et il y avait des fleurs partout.
Il parait que je ne voulais pas mettre mon bob lors de la visite du marché de Marrakech assommé de soleil et de chaleur. Ma sœur a failli être vendu pour un troupeau de moutons, ou de chèvres, peut-être des chameaux. Oh non, des chameaux, ce devait être un prix bien trop élevé. Avais-je dit à mes parents que j’aurais bien aimé m’occuper de brebis dans le jardin en rentrant ?
Le grand tapis acheté là-bas est toujours sous la table de la salle à manger des parents. Il a perdu de ses couleurs mais reste en très bon état. Nous avons aussi ramené des poufs en peau et poils de je ne sais pas quel animal, des tamtams, un cendrier décoré, des dizaines de diapositives.

Je suis pris en photo à Rabat, avec une casquette Paul Ricard trop grande pour moi, à cheval sur un canon qui trônait à deux pas du musée des Oudaïa.
Je me souviens d’une soirée chez des amis marocains. C’était au fond d’une ruelle, une maison aux murs blancs, tout était blanc. C’était une fête, nous étions accueillis comme des rois. Je ressentais l’honneur qui nous était fait, les grands plats, les traditions, la gentillesse de l’accueil. Je crois que nous avons joué à notre batata ce soir-là.
Ce mois d’été était si différent des autres et ne se renouvellerait pas.
Je ne connais rien des contacts familiaux de l’époque avec ceux qui nous ont accompagné là-bas, des raisons de ces fils qui se détendent. Enfin, j’imagine qu’il est question de temps qui passe, peut-être d’un déménagement.

La nuit, sous le toit toilé des tentes, il y avait la lueur de la lune. Ce n’était pas la même lune que dans la région parisienne. Elle paraissait si propre, si grande, si lumineuse.
J’étais réveillé à chaque fois par le muezzin qui faisait l’appel à la prière. J’avais l’impression d’être réveillé en plein sommeil nocturne alors qu’il s’agissait sans doute déjà du lever du jour. Ce chant m’inquiétait, c’était une langue si différente, la voix était si forte. Je regardais les minarets avec curiosité et incompréhension. Mes parents m’expliquaient leur rôle et le parallèle avec le son des cloches des campagnes.

En 2009, la Suisse fait un référendum avec comme résultat, l’interdiction de nouveaux minarets, même muets, dans le pays des comptes bancaires. L’argent lui, n’a pas d’origine…
Les autres pays européens et la France s’offusquent alors qu’une consultation nationale dans chacun des pays moralisateurs aurait donné un score au moins identique.
Je pense à ma peur d’enfant lorsque le muezzin me sortait de mes songes.
Rien n’a changé. La peur évolue t-elle ? Adulte, il faut essayer de la justifier.

Alors la France se dit laïque mais ne veut pas effacer son histoire judéo-chrétienne. Il s’agit déjà de la preuve d’une situation non assumée. Le pays des Sciences, de la Culture. C’est amusant.
Je ne sais pas où doivent se situer les limites, et s’il doit y en avoir, entre les être humains. L’Histoire a fabriqué des frontières et séparé les peuples. Je crois qu’il est trop tard, que l’homme est pervers et perverti, modifie son environnement pour se donner raison, pour avoir raison. Que la seule raison est celle du plus fort.cc7ans_Maroc_2
Quelques malintentionnés feront toujours plus de mal que des millions.

Qu’est devenue ma joueuse de cartes de l’été 1978?
Sommes-nous toujours sur le même rythme de vie?

mercredi 25 novembre 2009

Rom

Puisque l’étude démontre que les erreurs de diagnostics concerneraient 40% des personnes plongées dans le coma, l’épisode de Rom n’est plus une simple histoire belge. Les progrès de la science permettent désormais d’affiner les états végétatifs. Enfin.

Il y a des sujets qui me percutent violemment et m’interpellent.
Rom Houben n’a pas eu de chance, pendant 23 ans, à compter des quelques secondes qui ont précédé son accident de voiture de novembre 1983. Très malheureux pour que le personnel soignant rate ses prises de conscience, ses manifestations d’activité.
Sans doute qu’après un délai indéfinissable, l’attention n’est plus la même. Il était là comme un buffet qu’il fallait changer de place et épousseter régulièrement. L’homme était là sans y être. L’existence d’une présence sous des fonctions biologiques n’est plus évidente.
J’avais vu (et conseille) “Le scaphandre et le papillon”. Syndrome de locked-in et conséquences.

Je ne sais pas si c’est une démarche normale, morbide, équilibrée mais j’essaye, l’espace d’un instant, de savoir ce qu’il ressentait, au début, puis après.

Il prend conscience qu’il est vivant, qu’il pense.
Il réfléchit, il tente des gestes, il bouge les lèvres, il fait vibrer ses cordes vocales sans s’en rendre compte, comme d’habitude, comme avant l’accident. Il imagine que quelque chose l’empêche de s’exprimer. Il doit se dire que c’est temporaire.
Puis, il se rend compte. Je ne sais pas s’il a tout compris réellement mais il comprend les conséquences, sans trop connaitre les causes de cela.
Lui a-ton montré son image dans un miroir? Si oui, sans doute hurlait-il encore plus fort pour leur montrer, à ces gens, qu’ils se trompaient sur son cas.
Il voit les personnes qu’il aime devant lui. Il entend les médecins décrire sa situation, les espoirs, des statistiques aussi. Il écoute le pourcentage de chances. Sa famille pleure, il pleure également, mais personne ne le sait.
Il passe par toutes les phases des sentiments humains et toutes les nuances, l’agacement, l’énervement, la haine, la patience, l’impatience, l’inquiétude, la peur, la frayeur, l’horreur, la tristesse, le dégoût, la douleur … que sais-je encore. L’humour et l’amour s’en vont, s’éloignent.
Par quelles étapes passe t-il que nous n’imaginons même pas?

Il s’est enfui vers l’imagination et les rêves. Y’avait-il toujours la place en l’espoir?
Peu à peu, s’est-il fait une raison? n’était-ce pas plutôt une déraison?

Est-il possible d’imaginer 23 années?
276 mois, 8395 jours, 201 480 heures, plus de 12 millions de minutes. Il 's’agit de millions de minutes, peut-on imaginer?
Le temps ne s’écoule plus normalement. Ce doit être une addition de jours et de nuits dont on ne connait pas exactement le moment exact. Il a dû supposer les horaires des petits-déjeuners, des midis, des fin d’après-midis avec les repas.
Quels étaient ses repères pour toutes ces journées qui défilaient?

Il devait vouloir en finir. Mais comment? Il a dû se concentrer pour ralentir un cœur qu’il ne sentait même pas battre. Combien de fois a t-il hurlé?

Les années passent, il s’est inventé une autre vie, des occupations intellectuelles, il comptait peut-être certains éléments qui passaient devant son champ de vision. Pourvu qu’il ne fut pas trop délaissé.
D’autres humains se sont-ils moqués? A t-il servi d’exemple médical ou de cobaye? A t-on pris les soins nécessaires ou bout de la deuxième année? Avant?

Il décide d’oublier au fur et à mesure. Il modifie ces critères d’importance. Une mouche qui vole devient essentielle, une visite de sa mère devient un cadeau de Dieu. S’est-il réfugié dans la religion? A t-il admis, enfin, accepté que c’était une épreuve? Effectivement, peut-on l’admettre?
Ses amis de jeunesse, il avait la vingtaine et la vie devant soi, se sont épuisés à venir le voir. De nombreux passages des premiers mois, il ne restait peut-être que des coups de téléphone à ses parents au bout de 23 ans. Sans doute, un ou deux, des plus fidèles, des plus compatissants, venaient discuter, lui expliquer l’Histoire qui continuait pendant son enfermement. Quand on y pense, il y a tant à raconter sur les aventures de l’espèce humaine, mais n’est-ce pas dérangeant face à cet homme immobile?
Il faut accepter de ne pas culpabiliser. On ne sait plus pourquoi. A part de contenir cette assurance d’avoir la chance de n’être pas comme lui, d’être sûr que ça n’arrive pas qu’aux autres mais savoir que ça n’est pas arrivé à soi.
Combien de fois a-t-on expliqué à ses parents que tout était fini, qu’il ne fallait plus espérer?

Sa mère lui annonce le décès de son père, il pleure encore. C’est effroyable et insupportable. Veut-il toujours en finir? Il sait depuis longtemps que la vie est cruelle et injuste, que ça ne cessera jamais. L’amour de ceux qui restent est-il suffisant?

Un jour il a eu de la chance, et quelqu’un a aperçu toute son humanité qui se concentrait dans un regard unique ou une réaction non symptomatique. Cette chance, il croyait qu’elle n’existait plus, ou alors, peut-être y croyait-il toujours, résolument.
S’accrochait-il à cet espoir au bout de tant de temps? Attendait-il encore la bonne nouvelle?
Un jour, un homme en blanc trouve son exemple comme le bon pour les essais de son nouveau scanner.
Il remercie le ciel, l’homme, la Terre entière et ressent des émotions qu’il pensait épuisées.

Il est prêt à revivre. J’arrive à être heureux pour lui, c’est étrange, irrationnel. Cet homme est bon.

Je crains que ce texte soit maladroit, faux, ambitieux, idiot, insuffisant, irréaliste.

Je vois un fil tendu, si tendu qu’il peut se rompre.

vendredi 20 novembre 2009

One more time

Une semaine de plus. Résiste comme dit la chanson.

Je suis impatient et deviens encore plus irritable (certains diront, mais comment fait-il?).
Le petit chef a cette manière innée de mentir et de se foutre de notre tronche, yeux croisés. J’use de la défiance. C’est devenu un jeu.
Dans le bureau du grand patron, être humain que je ne respecte plus, que j’haïs désormais autant moralement que physiquement, je reste trois minutes et ai mon saoul de résistance. Il n’est plus nécessaire d’avancer la main, à peine un bonjour. La tension est palpable.
Je cache les armes, j’essaye que les pommeaux des épées ne dépassent pas des fourreaux, les flingues sont dans le dos et comme dans les films, tiennent par la ceinture du pantalon, les fourchettes et autres objets contendants ne sont des formes dans les poches.

Le dossier est monté, je souhaite ne pas l’utiliser, cela voudra dire que tout se passera bien. Disons, au mieux, ou plutôt, pas trop mal.
La bêtise et l’orgueil humain poussent pourtant à l’irrationalité.
Le temps passe, de quotidien à hebdomadaire, sans visibilité, si ce n’est l’assurance de ne plus se projeter l’an prochain dans ces locaux, dans ce bureau, sur cette chaise, face à cet ordinateur. Combien encore? Deux mois, six mois ?

Mes objectifs sont redéfinis depuis plus d’un an, ce sont des RTT, les semaines de congés. Le week-end est la vraie vie, l’interlude.
Et pourtant, durant ces jours ailleurs, ces soirées hors de la boite, ces nuits au sommeil entrecoupé, l’esprit est pris.
Il s’agit de l’attente, de l’incertitude, des conséquences, de l’inconnu.

Il faut travailler sur soi pour lutter contre l’incontrôlable situation. Un petit pois en conserve, brinquebalé avec ses voisins.
Ce travail, cette tâche, il s’agit de plein temps, non rémunéré, sans turnover. Seul face à la chaine industrielle des neurones qui font passer les questions et les doutes, continuellement, de synapse en synapse.

C’est donc cela, être adulte, c’est être assailli par des choses compliquées, non essentielles, parasitaires et tenter de résister, de contrôler le chaos.
C’est bien cela, nous nous efforçons toute une vie de maîtriser le chaos.

Et là, depuis vingt minutes, curieusement, avec contradiction, en écrivant, c’est une pause.

jeudi 19 novembre 2009

Such a shame (air connu)

Il est des victoires au goût amer. D’ailleurs, il ne s’agit d’ailleurs pas vraiment d’une vraie réussite.
C’est bien la peine de tenter d’éduquer les jeunesses et les adultes du pays avec des grands principes de justice, d’égalité et de fraternité.
Calé dans un canapé vide, ronflement canin aux pieds, cette qualification devient une honte, un sentiment de mal-être.

Il ne s’agit même pas de ce souci d’exemplarité que doit donner le sport professionnel, c’est simplement une absence de bon sens.

Pourtant fan de la première heure, je me force à accepter l’erreur arbitrale, comme un fait de jeu. Partagé entre la satisfaction de voir l’intérêt supplémentaire que sera la présence de la France en Afrique du Sud et le déshonneur de la méthode d’accession, je divague d’un état à l’autre.
D’un sens, je me dis que, pour une fois, l’erreur arbitrale est de notre côté, que bien des matchs perdus par la faute de l’homme en noir s’équilibrent avec la bévue d’hier. Une sorte de grand équilibre statistique.
De l’autre sens, je me dis que ça ne sert à rien d’aller concourir au Graal en juin 2010 avec un ticket d’entrée piraté, qui plus est, contre l’Irlande, irréprochable et méritante.

Mais “ce sont des choses qui arrivent”. L’arbitre n’ayant pas le don d’ubiquité, acceptons l’erreur d’aveuglement. Une faute de plus, ce ne sera pas la dernière pour un match de football, ni la dernière main dans la surface, ni la dernière injustice. Il y avait moyen de faire autrement, une question de l’arbitre, des joies moins intenses, plus modestes. L’Irlande a demandé à la Fifa de rejouer le match, cela ne se fera pas.

Autres choses me choquent au plus haut point: pour une fois, la Fédération Française de Football et la Ligue Professionnel de Football ne se tirent pas mutuellement dans les pattes pour des divergences d’intérêts financiers, les deux organismes ont une même voix : la négation totale et sans compromis du principal fait de match d’hier soir, la main volontaire de Thierry Henry, capitaine de l’équipe de France qui vole l’Irlande d’une compétition méritée.

La France de Sarkozy et sa politique du mérite ne sont encore une fois, qu’un leurre démagogique.
Les institutions nationales du football ne font pas référence, ni amende honorable, ni s’excusent, ni réagissent avec la moindre honnêteté.

Sur le site de la FFF, un article sur Henry: « Henry dans les pas de Thuram ». C’est un comble de mettre en valeur la longévité et la qualité de sa carrière à ce moment là.
Le résumé du match ose ne parler de rien d’autre que du résultat satisfaisant.
Dans les réactions d’après-match, seul un joueur fait référence à « un coup de pouce du destin ».

Sur le site de la LFP : un article reprenant le déroulement de la partie avec uniquement : « Henry contrôlait et centrait en retrait pour Gallas ».

A côté de cela, Trapattoni, sélectionneur de l’Irlande, est irréprochable. Lui, d’origine italienne, avec un palmarès inaccessible au commun des entraineurs, lui de cette nation transalpine traitée de tricheur il y a peu par notre propre entraineur national Domenech n’ayant absolument rien gagné.
Peut-on accepter le comportement des officiels français face à l’interview du Trap’ (à lire résolument sur l’Equipe.fr).
L’italien irlandais de 70 ans est fin et efficace, même s’il s’agit peut-être de manipulation expérimentée de journalistes.

Les médias étrangers se sont emparés de l’affaire et clouent la France au pilori. Avec mérites, puisque nous ne regrettons rien. Cela promet en juin prochain…

Alors donc, l’essentiel est le résultat. Il ne faudrait retenir que cela.
Après partages incessants avec amis et collègues depuis hier soir, 23h30, la seule conclusion est une honte certaine. Une honte que des personnes responsables comme Escalettes, Domenech, Sarkozy, Thiriez n’expriment pas.

La France, donneuse de leçons depuis des siècles, est décidément rentrée dans le rang.
Après, il ne s’agit que de football, de sport, de loisirs. Il ne s’agit pas d’afghans et de frontière, de trafics d’armes, de batailles de clochers politiques.

Alors justement, parce que ce n’est qu’un match de foot, même économiquement rentable, même avec 22 guignols surpayés, parce que ce n’est que ça, cela devrait être plus simple de reconnaître l’erreur, d’avoir la modestie de la victoire, de ne pas “savourer” comme le fait Domenech.

Je supporterai l’équipe de France comme je détesterai définitivement les instances sportives actuelles de mon sport favori.
Je rentre dans ma bulle. Triste, sans fierté, sans goût.

PS: Et je n’ai pas entamé une moindre ligne sur l’absence de fond de jeu, l’insipide façade de l’équipe, l’inexistence totale de mental, bref sur la nullité du football français, à l’image de son sélectionneur qui arrive à me plonger dans des abymes de perplexité.