A l’aube de nos dix ans, l’écart existait mais ne nous pénalisait pas trop.
Je sais que mes parents n’appréciait pas trop sa compagnie. Il n’était pas comme ils le souhaitaient. Il n’était pas au bon rang dans la classe, à la bonne place dans l’escabeau qui menait à l’excellence. Je passais trop de temps chez lui, ils ne connaissaient pas ses parents, ils trouvaient ça curieux que si jeune, il soit si seul dans la journée, qu’il s’occupe également de sa petite sœur, de deux ans sa cadette, qu’il se prépare lui-même le déjeuner, qu’il utilise donc la gazinière ou le four. C’était inconcevable en ce qui me concerne, ma mère avait arrêté de travailler à ma naissance, ma grand-mère habitait la petite maison du fond du jardin, je n’étais jamais laissé sans l’une ou l’autre et couvé comme il se devait.
Nous passions les mercredis après-midi ensemble, les samedis et les vacances. Les dimanches étaient familiaux. Nous passions notre temps chez lui ou au terrain de sport des Jardins Perdus. Il arrivait que je ne rentre pas de la journée. C’était convenu, j’avais certaines autorisations. Je ne donnerai pas les mêmes à mes enfants, les temps ont changé.
Sa maison était en fait une demie maison, de ces bâtisses coupées en deux à partir de la cime formant des reflets différents. Sa partie était moins bien entretenue que celle du voisin, il manquait un ravalement, quelques coups de peinture sur les volets et sur la grille noire rouillée.
Il y avait toujours du bazar dans la descente de garage, d’ailleurs, aucune voiture ne s’y garait jamais; le petit terrain devant était laissé à la Nature et l’arrière, plus long, laissé en friche la plupart de l’année. Pour entrer, il fallait monter un petit escalier si symétrique à celui des voisins mais si différent aussi. A l’intérieur, pas de salle à manger, un salon avec le canapé à droite, la cuisine américaine au fond, un escalier qui monte vers leurs petites chambres de frère et sœur, un qui descend vers le sous-sol et le jardin, une porte interdite, celle qui menait à la chambre des parents. Je crois qu’il y avait un fusil en haut de l’armoire, derrière cette porte.
De son petit univers, je comprenais que j’avais plus de chance que lui, plus de place, plus de jouets, peut-être plus d’amour –car l’image du père était très forte et très dure-. Pourtant, je ne retenais que sa vie plus amusante, plus libre, plus aventureuse, plus dangereuse. C’était si différent de ce que je connaissais. Mes parents ne roulaient pas sur l’or mais calculaient et faisaient le nécessaire pour que je ne m’aperçoive pas quelles étaient les difficultés du monde du dehors. J’imagine que les siens également mais le résultat n’était pas comparable, à mes yeux. Enfants, nous ne nous posions pas de graves questions et profitions.
Le cerisier Montmorency de son jardin donnait des kilos de fruits et nous nous goinfrions autant qu’il en était possible, nous faisions des concours de crachats de noyaux. Nous mangions des crêpes; il savait faire la pate, la faire reposer, faire sauter les galettes. Cela m’impressionnait. Nous regardions la télé, les films de Canal+ dès la première année de la chaine, je me souviens de Conan le barbare, Terminator et d’un film qui fait apprendre bien des choses … et bien des navets, mais c’était Canal+. Nous jouions au foot, au ping-pong, au hand-ball.
Nous trainions dans les rues de la grande ville. Nous faisions aboyer les chiens derrière les grilles, nous passions nos quelques pièces de monnaie (et lui, savait où était la cachette de sa mère) dans des lots de pétards que nous faisions sauter le le long du canal de l’Ourcq, le long de la voie ferrée ou dans les crottes de chiens lorsqu’un passant passait.
Il y avait un bazar, une sorte d’épicerie dans une rue non loin. C’était un rendez-vous du mercredi matin, l’achat de bonbons, malabars et les essais de petits vols des étalages. Rue Turgaut, c’était bien cela. Le magasin a fermé quelques années plus tard; nous n’y allions plus.
Nous avions décoré un mur, un crépi neuf de tâches de fruits rouges et nous avons été poursuivi en voiture par le propriétaire. Salauds d’alcolos délateurs du café d’en face. Stéphane avait choisi la route de gauche, moi, celle de droite et le véhicule n’avait pas pris ma direction. Nous avions peur, avait-il une arme, allait-il nous emmener à la police ou pire, chez nos parents, nous avions couru comme des dératés et raté le sens interdit, pourquoi n’avions–nous pas pris cette fichue route qui longeait les rails.
Au bout d’une minute, je ne voyais plus rien, essoufflé, je retournais en arrière. A l’angle de la rue, je l’ai vu. Il était tenu par le col par ce type, se faisait secouer et engueuler. La voiture était en travers. Je les rejoignais, tremblant, pour ne pas le laisser seul. Ce n’était pas juste ce qui arrivait. Nous nous sommes avachis d’excuses. Le ton s’était haussé puis était retombé. C’était la première et seule fois que je l’avais vu pleurer. La leçon avait été apprise: être plus attentif pour ne pas se faire attraper.
Nous placions des pierres du ballast sur les rails à l’heure de la micheline. Nous sonnions aux portes et courions loin. Il essayait de fumer les cigarettes de son père et je n’aurais essayé qu’une seule fois. J’avais des interdits que je n’arrivais pas à lever. En fait il s’agissait d’inhibitions bien ancrées au fond de moi. Nous jouions au ballon en rentrant de l’école au square des marronniers. Nous embêtions sa sœur, c’était nous les grands qui donnions les ordres.
Et ces souvenirs que je croyais disparus…
Nous étions différents, un peu comme dans les histoires des films. Il y avait un peu d’Il était une fois l’Amérique en nous, à notre niveau. Nous étions chefs du quartier, et seuls aussi. Mais seuls à deux.
Nous ne parlions pas des parents, ni des filles. Peut-être nous suffisions-nous, sans aucune ambigüité.
Une fin d’après-midi comme rarement, c’était à la maison. Nous étions dans ma chambre. Avec le recul, je sais que je devais ressentir une sorte de malaise car je me rendais compte de ce que je considérais comme mes chances.
Ma mère m’appelait du bas de l’escalier car la série télé commençait. Je répondais que ce n’étais pas grave. Elle insistait comme elle sait toujours le faire. Elle répète plus fort ‘mais d’habitude tu regardes Candy?’ Et je savais qu’il avait entendu, il avait souri. Lui, n’était pas du genre à regarder Candy. J’ai ressenti une honte incommensurable, j’ai pesté contre ma mère et claqué la porte. Il m’a regardé, n’a rien dit et nous avons commencé à parler d’autre chose. Ma mère était montée en braillant que je n’allais pas bien. Deuxième couche.
Je savais que nous n’étions pas pareils, que quelque chose ne pourrait peut-être pas se rattraper.
J’ai essayé de forcer certaines choses. Etais-je déjà si formaté? J’étais trop jeune pour certains efforts.
Je n’ai donc pas suivi sa vie parce qu’il a été placé sur une autre voie en fin de cinquième. Je ne l’ai pas suivi parce nous étions trop particuliers, que peu à peu, je perdais trop mes repères en grandissant. C’était la vie, des variations sur un thème, une suite de notes qui n’ont jamais pris le même rythme. Ce n’était pas une mélodie.
Après lui, je m’aperçois que tout fut … autrement.
Est-il possible d’effacer certains tatouages.
Jean-Jacques Goldman – Ton autre chemin (1984)
Extrait
“D'aussi loin que je me souvienne
Bribes d'enfances, bouts de scène
Tes yeux, ton visage et ta main dans ma main
Et nos pas sur le même chemin
Oh, nous n'étions pas très bavards
Un peu bizarre, un peu à part
J'aimais tes silences et tu aimais les miens
Muets, nous nous entendions bien
…”


